Le film d’amour et de passion : de la légèreté à la raison

Une chronique d’Alain Penso

Histoires d’amour et de sentiment au cinéma ou essor de la fiction et abandon provisoire du documentaire: à l’essence du cinéma, les films tissent des intrigues où les histoires d’amour sont reines.

Dès le départ le cinéma a compris tous les avantages que le thème de l’amour pouvait exploiter grâce notamment au recours au gros plan et aux mouvements de caméra. Les films sur ce thème sont si nombreux, que dix volumes d’un dictionnaire ne suffiraient pas à les répertorier.

Les classiques permettent de revisionner ces œuvres avec le dynamisme de l’imaginaire que procure la mémoire, après la traversée de chefs d’œuvres. Les ouvrages de référence sont souvent ceux de Shakespeare, telles les adaptations de Roméo et Juliette. Celle de Franco Zefirelli (1968) est l’une des plus belles: la musique rythme les images. Les acteurs sont jeunes et d’une sensibilité à fleur de peau. L’adaptation d’André Cayatt a donné un film brillant, Les amants de Vérone (1949).

Le diable au corps

Le diable au corps de Claude Autant-Lara (1947)

Les films d’amour ont permis de mettre en lumière les distorsions de la société entre les intentions et les actions. C’est pour cela que certains romans, mis en images, ont été refusés par les institutions. Le diable au corps, roman de Raymond Radiguet publié en 1923, a provoqué un scandale.

En 1947, le cinéaste Claude Autant-Lara fait adapter Le Diable au corps par les scénaristes Jean Aurenche et Pierre Bost. Ils écriront également les dialogues. Sa projection au cinéma Le Champollion a provoqué une autre façon de considérer l’œuvre. Un goût de passion semble suinter de la distribution. La jeunesse des héros est divinement incarnée par Gérard Philippe et Micheline Presle. Le film donne une idée précise et quasi documentaire des tragédies résultant des conflits, bien au-delà de la mort présente à chaque instant dans l’œuvre.

C’est une étude sur une passion impossible entre un lycéen et une jeune femme, plus âgée, fiancée, infirmière, avec tous les préjugés engendrés par ce type de relation. Dans ce contexte de guerre, alors que les hommes sont au front, certaines femmes n’hésitent pas à oublier leur compagnon pour vivre la passion amoureuse. En noir et blanc, Le diable au corps renforce l’aspect de réalité sociale et visuelle de l’œuvre de Claude Autant-Lara.

Les films s’inspirent de l’histoire
Cette œuvre tournée en 1947 se situe comme dans le roman à la fin de la première guerre mondiale. Des journalistes ont exigé que le film soit retiré de l’affiche à sa sortie. Selon eux, ce dernier prônait l’adultère tout en étant antimilitariste. Au festival de Bruxelles, l’ambassadeur de France a dû quitter la salle lors de la projection. Tous ces mini-scandales n’ont pas empêché l’œuvre d’être récompensée et d’obtenir le prix d’interprétation masculine. Le jury a salué la vision pertinente de l’adolescence.

Une vie tranquille sans problème

Mademoiselle Chambon de Stéphane Brizé (2008)

Mademoiselle Chambon (2008) de Stéphane Brizé ramène l’histoire d’amour à une passion plus réfléchie, loin des tragédies qu’elle entraine comme dans L’amour fou (1969) de Jacques Rivette, ou L’amour c’est gai l’amour c’est triste (1969) de Jean-Daniel Pollet.

Dans Mademoiselle Chambon, Jean (Vincent Lindon) est maçon. Il vit avec sa femme (Aure Atika). Son fils fréquente l’école primaire. Les rapports du couple semblent raisonnables. Jean est un bon père. Sa vie lui convient et le rend heureux. Elle est réglée comme le mécanisme d’une horloge. Mademoiselle Chambon, l’institutrice de son fils, interprétée par Sandrine Kiberlain, va troubler l’équilibre de cette petite famille. L’actrice s’est imposée, pour être au plus près de son personnage passionné, d’apprendre à jouer du violon. Le réalisateur, contrairement au roman qui ne permettait pas à ses personnages de consommer leur amour, a permis aux acteurs d’improviser cette rencontre physique. Elle va être le point déterminant du film : l’abandon de leur histoire par Jean, trop impliqué dans une autre, celle de sa vie. La passion se joue dans la retenue et le souvenir d’une seule nuit d’amour jamais plus renouvelée.

Le réalisateur parvient à installer une atmosphère de sensualité sans excès ou passion dévorante. Les attitudes sont profondes et retenues mais puissantes pour ce couple qui ne pourra pas se former: à cause de la morale et d’une histoire que Jean ne désire pas réécrire. La profonde blessure, c’est l’institutrice Véronique qui va la subir, emportant avec elle un fruit d’amour qui ne murira jamais.

Je suis heureux que ma mère soit vivante de Claude et Nathan Miller (2008)

Je suis heureux que ma mère soit vivante
Ce qui est troublant dans les sentiments au cinéma, c’est le lien entre l’amour et la mort, renouant avec la tragédie grecque. Eros et Thanatos ont toujours cohabité sans faire trembler la terre. Dans le film excellent de Claude Miller l’amour va très loin. Il s’agit de l’amour d’un fils pour sa mère qui l’a abandonné. Je suis heureux que ma mère soit vivante (2009) de Claude et Nathan Miller, prend en compte toute la frustration d’un fils et l’amour insatisfait d’une mère.

Les réalisateurs montrent tous les sentiments qui résultent du manque de préparation psychologique avant des retrouvailles forcées et l’affrontement entre un fils délaissé et une mère frustrée de l’amour d’un fils qu’elle ne pouvait pas élever du fait de son jeune âge et de son instabilité psychologique.

L’analyse des situations est peinte avec pertinence. Claude et Nathan Miller ont construit une œuvre où la violence n’est que la conséquence de tout cet amour perdu pour l’enfant, toute la souffrance que seul un être abandonné, voire trahi, peut saisir. Les réalisateurs nous ont amené à comprendre une histoire en maintenant notre attention. Ils ont eu recours à des rebondissements qui prônent la vie.

J’ai tué ma mère
Le film québécois J’ai tué ma mère (2009) de Xavier Dolan est un scénario écrit par un jeune de 17 ans qui a réalisé son film avec ses économies. Toutes ses angoisses sont consignées dans son film. Il a engagé des comédiens qu’il a payés. Il reçoit finalement, une fois son œuvre lancée, une aide de la société de développement des entreprises culturelles du Québec.

L’intrigue est celle d’un jeune adolescent amoureux de sa mère qui voudrait redécouvrir la féérie de son enfance. Pour cela, il pense à séduire sa mère, pour obtenir ses secrets dont il ne se souvient pas et qu’elle seule peut lui révéler. Un film beau et déroutant puisqu’il fait appel à une approche psychanalytique. Ce film a été sélectionné, à la 41e quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2009.

Mères et filles de Julie Lopes-Curval (2009)

Une disparition inquiétante

Mère et fille (2009) de Julie Lopes-Curval décrit la rivalité naturelle de trois générations de femmes qui vont, tout en s’opposant, trouver une réponse à un secret de famille bien enfoui. Qu’est devenue la grand-mère, Louise, qui a disparu sans laisser de trace ? Audrey, sa petite fille, va trouver son journal qu’elle va éplucher, pour trouver le secret de sa disparition.

Avec finesse, Marie-Josée Croze interprète une Louise qui évoque bien l’univers des années cinquante avec ce ton poli et courtois. Elle donne la réplique à Audrey au-delà du temps. Catherine Deneuve interprète parfaitement la fille en manque d’amour. Les décors simples évoquent tout un monde disparu depuis un demi-siècle.

Le cinéma sait retirer de l’histoire ce qu’il y a de meilleur. Il sait nous projeter dans les fantasmes de ses débuts où la passion peut faire basculer un individu.

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